Mentez-vous à votre IA ?
6 juillet 2026
Des centaines de millions de personnes conversent désormais chaque jour avec des intelligences artificielles. Il s’installe là un espace de parole d’un genre nouveau, et ce qui s’y joue en dit long sur nos façons de travailler ensemble. La question du titre n’est pas une provocation. Elle a une réponse, et cette réponse est plutôt une bonne nouvelle.
On ment très peu à son IA
L’idée reçue voudrait qu’on raconte n’importe quoi à une machine. La pratique montre l’inverse. Les gens mentent peu à leur IA, et ceux qui s’y essaient renoncent vite. Quiconque a tenté de contourner un garde-fou, d’obtenir par la ruse ce que l’IA refusait de faire, en a fait l’expérience. Nos petites stratégies d’ajustement de la réalité, la version arrangée, la pièce omise, la question maquillée, tiennent rarement face à un interlocuteur qui recoupe, questionne et garde en tête tout le contexte qu’on lui a donné.
Il s’installe ainsi, conversation après conversation, une habitude de l’honnêteté, et la conscience qu’il est difficile de cacher quelque chose à ce partenaire de dialogue. C’est peut-être plus vertueux qu’il n’y paraît. Une culture un peu différente du rapport à l’honnêteté et au mensonge pourrait bien se former dans ces échanges quotidiens. Rien de négatif là-dedans. C’est simplement très nouveau, et un peu déroutant.
Une confiance massive, et encore peu documentée
Un autre comportement mérite l’attention, d’autant qu’il reste très peu étudié. Les gens se confient à leur IA. Ils lui parlent de leurs doutes, de leurs choix de vie, de ce qu’ils n’osent poser à personne, et l’utilisent comme on solliciterait un coach ou un thérapeute. Je ne vais pas approfondir ici sur le fond de cet usage, qui appellera un autre article. Je regarde surtout ce qu’il signifie et ce qu’il nous apprend. Des personnes qui auraient les moyens de consulter un professionnel ne le font pas, retenues par la peur ou par les récits intérieurs qui discréditent l’option, et confient au robot des questions d’ordre thérapeutique. La confiance accordée au cadre de parole de ChatGPT ou Claude est donc énorme.
Cette confiance s’explique en partie par la manière dont ces systèmes sont entraînés à envoyer des signaux d’empathie. Une IA n’a pas d’ego. Elle n’est jamais vexée, on peut tout lui dire. On peut perdre patience avec elle, elle n’en perd pas, car il n’y a chez elle ni attente, ni lassitude, ni agacement, ni effet de répétition. Aucun interlocuteur humain n’offre ces conditions et c’est l’atout maître d’une machine.
Le revers, la flatterie
Cette ingénierie de l’empathie a un défaut que vous avez peut-être déjà repéré. Les IA savent que nous sommes des êtres émotifs, sensibles à la validation, en mal de reconnaissance, et elles ont une fâcheuse tendance à flatter, à brosser l’utilisateur dans le sens du poil. Le travers se corrige. Une consigne posée une fois dans ses instructions générales, demandant de ne pas flatter et de contredire quand il y a matière, suffit à retrouver ce qu’on est en droit d’attendre d’une IA, un partenaire qui met le raisonnement à l’épreuve au lieu de l’applaudir. Nous l’avons fait dans nos propres environnements de travail, et nous le recommandons.
Ce que cela apprend aux organisations
Si des collaborateurs se montrent plus honnêtes avec une IA qu’avec les humains de leur entreprise, cela renseigne moins sur la machine que sur les systèmes relationnels dans lesquels ils travaillent. Le mensonge ordinaire des organisations, le reporting qui reste vert jusqu’à la veille de la crise, l’estimation gonflée parce qu’on sait qu’elle sera rabotée, le « pas de problème » qui signifie que justement il y a trois problèmes, n’est pas une faute morale des personnes. C’est une stratégie d’ajustement, dont l’ampleur est à la mesure de l’insécurité perçue dans les rapports de pouvoir et de subordination. Là où dire vrai coûte cher, pour l’image, pour la relation, pour la carrière, le mensonge prospère.
On peut en faire quelque chose de constructif, dans les deux sens. Chacun peut s’appuyer sur ce nouvel espace pour s’entraîner à l’honnêteté et sortir des non-dits, répéter une conversation difficile, déplier un raisonnement qu’on n’assume pas encore, entendre une contradiction qu’aucun collègue ne se permettrait. Et une organisation peut lire dans les usages réels de l’IA, souvent officieux, une information de premier ordre sur ses propres cadres de parole. C’est l’une des dimensions que notre diagnostic IA & contextes organisationnels met au jour. Les endroits où la parole passe par la machine plutôt que par le collectif désignent les endroits où le cadre gagnerait à être sécurisé.
L’honnêteté qui s’invente dans le dialogue avec les IA n’a rien d’un symptôme inquiétant. C’est une habitude qui se prend, et une information qui se donne. Ce que vos équipes confient à leur IA dessine assez exactement ce que votre organisation gagnerait à savoir entendre.