Heterostasia

L’intelligence artificielle nous condamne à l’intelligence naturelle

Par Aliocha Iordanoff

Je crois que nous vivons un moment de bascule du monde. J’utilise souvent l’image de la vague. Une grande houle se forme, et trois positions sont possibles. Accélérer assez pour la prendre et glisser sur l’écume, à l’avant du rouleau, en encaissant quelques éclaboussures mais en gardant la direction. Se faire surprendre par le rouleau qui tombe et partir dans les profondeurs. Ou rester derrière, faute de l’avoir vue venir. Beaucoup de métiers sont aujourd’hui sur cette vague sans le savoir.

Ce qui se joue n’est pas une amélioration de ce que nous faisions déjà, c’est un changement d’état. Le mot que j’ai choisi pour le dire, hétérostasie, s’oppose à l’homéostasie : il décrit un équilibre qui se maintient en se transformant, pas en restant constant. Le passage de la larve au papillon en donne l’image juste. Même ADN, structure entièrement différente, facultés nouvelles pour un monde nouveau.

Chaque saut de l’intelligence a fait crier à la perte

L’histoire est faite de ces sauts, et chacun a suscité la même crainte. Prendre une lance taillée dans le silex plutôt que ses mains nues pour chasser a démultiplié l’efficacité du groupe ; nous avons peut-être commencé à devenir humains à ce moment précis, en perdant un savoir-faire. Quand l’écriture est apparue, on a prédit la fin de la mémoire, et nous avons gagné une fiabilité de transmission qui a porté un essor de civilisation considérable. Avec la voiture, le train et l’avion, nous avons perdu l’endurance de marche de nos ancêtres et réduit la taille du monde. Avec Internet, nous avons perdu les milliers d’heures passées dans les bibliothèques et rendu la connaissance moins élitiste. Jamais autant d’êtres humains n’ont atteint un tel niveau de culture.

Ces pertes ont quelque chose en commun : avec le temps, elles sortent de notre conscience. Personne ne se désole aujourd’hui de ne plus savoir s’orienter aux étoiles, ni de réciter par cœur les épopées que les aèdes portaient en mémoire. La génération suivante naît sans le savoir-faire perdu, ne l’a jamais eu, ne le réclame pas. Mais cet oubli se paie en temps : il faut qu’une génération grandisse et trouve normal ce qui inquiétait ses parents.

La vitesse est le fait nouveau

Entre l’invention du moteur à explosion et le moment où l’on a roulé à 70 kilomètres-heure de moyenne, il s’est écoulé des décennies. Il fallait que les voitures aillent assez vite et que les routes suivent. Au bout du compte, un trajet d’une semaine s’est fait en une journée, un trajet d’une journée en un quart d’heure, et le rapport de l’humanité à l’espace en a été transformé en profondeur. Nous ne le ressentons plus, tant nous y sommes habitués.

L’IA produit un bouleversement de cet ordre, mais en trois ou quatre ans plutôt qu’en trois ou quatre décennies. La vitesse elle-même est ce que nous n’avons jamais connu. C’est elle, plus que la technologie, qui demande une réponse organisée.

Ce que l’IA démocratise, et qui perd son exclusivité

Rédiger des statuts d’entreprise demandait au moins cinq ans d’études de droit. Aujourd’hui, quelqu’un qui a appris à dialoguer avec une IA peut le faire, et apprendre à dialoguer avec une IA ne demande pas cinq ans d’études. Produire une synthèse d’une qualité qu’on attendait d’un diplômé de Sciences Po est désormais à la portée d’un adolescent, et la qualité ne fera que monter. Une élite voit son exclusivité s’éroder.

Cette érosion fait peur, et la peur est légitime. Je propose seulement de l’interroger. Quand on est passé de la traite manuelle des vaches à la trayeuse, le savoir-faire de la traite s’est perdu. Était-ce si grave ? Ce qui était nécessaire dans un monde ne l’est plus toujours dans le suivant. D’autres talents le deviennent : la conversation, l’esprit critique, la capacité de prendre du recul.

Ce qui nous reste en propre

Michel Serres écrivait, il y a vingt ans déjà, qu’Internet nous condamne à l’intelligence, puisque c’est tout ce qui nous resterait une fois la mémoire déléguée aux machines. Je prends la formule au pied de la lettre pour notre époque. L’intelligence artificielle nous condamne à l’intelligence naturelle. À l’intuition, à l’écoute de nos tripes, au courage, à la prise de risque, à l’engagement dans la relation, à l’attachement, au fait de ressentir et de donner de l’amour. Sur ce terrain, les machines sont encore loin derrière.

Le mot artificielle vient d’artifice, ce qui est fait de main d’homme. Une IA est un artefact, un outil. Les outils ne nous ont pas dépossédés de notre condition d’artisans ; ils nous ont faits artisans. Nous allons devenir des artisans de l’intelligence, des virtuoses de cette intelligence émotionnelle et intuitive que des décennies d’études élitistes laissaient de côté. C’est peut-être une voie assez spirituelle qui s’ouvre, à condition que nous décidions de l’emprunter.