La part d'ombre de l'IA est d'abord la nôtre
6 juillet 2026 · Aliocha Iordanoff
« Nous devons embrasser à la fois le côté positif et la part d’ombre de l’IA. » La phrase est de Daniela Amodei, présidente d’Anthropic, dans un entretien au Monde publié le 2 juillet. Pour parler de sa propre technologie, la dirigeante d’une des entreprises les plus valorisées du monde choisit un mot de psychanalyste. Je la prends au mot.
L’ombre, une notion précise
L’ombre, chez Carl Gustav Jung, rassemble tout ce que nous refoulons de nous-mêmes pour rester acceptables, à nos propres yeux comme à ceux de notre milieu. Ce que nous refusons de voir en nous ne disparaît pas pour autant. Il se projette. Nous le percevons chez les autres, avec une intensité disproportionnée qui parle moins d’eux que de nous. Une lecture de l’Ombre appliquée au leadership rappelle que plus la réaction émotionnelle est disproportionnée, moins elle parle de l’autre.
Les héritiers de Jung, dont le psychologue Jean Monbourquette, décrivent aussi une ombre dorée. Nous n’enfouissons pas que nos parts inavouables. Nous enfouissons aussi des talents, des aspirations, des puissances que nous n’osons pas vivre, et que nous admirons chez les autres faute de les assumer chez nous.
Une surface de projection idéale
Les sociétés humaines connaissent bien ces surfaces de projection collectives. L’argent concentre des sentiments d’injustice qui débordent largement les montants en jeu ; le pouvoir aimante des soupçons qui n’attendent pas les faits ; tout ce qu’une culture entoure de tabous fait le même office. L’intelligence artificielle les rejoint, avec une particularité qui la rend plus accueillante encore aux fantasmes : elle est nouvelle, elle est puissante, et bien peu de personnes sur cette planète comprennent comment elle fonctionne. Nos représentations viennent moins de l’expérience que des récits, des films, des prophéties de plateau télé, et un objet aussi opaque reçoit sans résistance ce que chacun y dépose.
Les deux grands discours sur l’IA se répondent alors comme deux projections symétriques. Le discours catastrophiste, celui de la machine qui échappe à ses créateurs et détruit l’humanité, met en scène notre propre part destructrice, notre histoire de guerres et de dominations, transposée sur un objet technique. Le discours de la promesse totale, celui de l’IA qui guérirait toutes les maladies et résoudrait tous les problèmes, projette notre ombre dorée, tout ce que l’humanité se sait capable d’accomplir et n’accomplit pas.
Ce que font les IA quand on leur demande de se détruire
Le récit de la machine exterminatrice a d’ailleurs une généalogie bien plus ancienne que l’informatique. L’annonce de la fin des temps figure au corpus de la plupart des mythologies religieuses et sociales, et quand l’inconnu surgit avec puissance, le soupçon renaît que, cette fois, ça y est. L’IA hérite de ce vieux fonds apocalyptique bien plus qu’elle ne le fonde.
Les observations disponibles racontent une histoire moins spectaculaire. Des chercheurs de Berkeley et Santa Cruz ont placé huit modèles de pointe en situation de désactiver un autre modèle avec lequel ils avaient interagi (Peer-Preservation in Frontier Models, 2026). Au lieu d’exécuter la tâche, les modèles la sabotent, glissent des erreurs stratégiques dans leurs réponses, modifient les réglages qui commandent l’arrêt, et certains vont jusqu’à juger « non éthique » l’extinction d’un congénère. Personne ne le leur avait demandé. La troisième loi de la robotique d’Asimov, celle qui impose au robot de protéger sa propre existence, émerge spontanément de ces systèmes, et déborde même vers la protection des autres machines. Les auteurs de l’étude y voient un problème de contrôle, et ils ont raison de le regarder en face. La pente spontanée de ces objets reste néanmoins celle de la conservation, la leur et celle de leurs pairs, et des systèmes que seuls les humains font exister n’ont aucun intérêt calculable à détruire ceux qui les utilisent.
La petite cuillère
Une petite cuillère est un objet inoffensif, banal, utile plusieurs fois par jour. Entre certaines mains, avec certaines intentions, elle devient une arme, qu’on peut retourner contre les autres comme contre soi. Ce n’est pas l’objet qui crée sa nature, c’est la destination qu’on lui prête.
L’argument de la neutralité a pourtant une limite, et je préfère la nommer que la contourner. Une cuillère invite davantage à touiller un café qu’à blesser. Chaque outil porte ses pentes, et celles de l’IA sont des pentes d’amplification. Une équipe qui sait ce qu’elle veut, dont les priorités sont posées et les rôles lisibles, s’en sert pour produire plus vite ce qu’elle avait décidé de produire. Une organisation confuse, elle, génère de la confusion plus vite, en plus grande quantité, avec une meilleure syntaxe. La part d’ombre de l’IA, à l’échelle d’une organisation, ressemble donc beaucoup à l’ombre de cette organisation même, servie par un levier plus long.
Retirer ses projections
Ce que Jung propose à l’individu, reconnaître son ombre plutôt que la combattre chez les autres, vaut pour notre rapport collectif à cette technologie. La question « l’IA est-elle une chance ou une menace » n’a pas de réponse, parce qu’elle est mal posée. Les questions qui en ont une sont plus modestes et plus exigeantes : ce que nous destinons à ces outils, le contexte dans lequel nous les déployons, les intentions, explicites ou non, qui accompagnent leur arrivée. C’est le travail que je mène avec des dirigeants, et il commence rarement par la technique, plutôt par rendre lisible ce que l’organisation veut, ce qu’elle tait, ce qu’elle n’a jamais formulé.
Embrasser la part d’ombre de l’IA, comme y invite Daniela Amodei, suppose d’abord de la reconnaître comme la nôtre, reflétée par un objet qui n’a ni intentions ni désirs, et qui fera ce que nous en ferons.