Ce que nous appelons naturel
15 septembre 2026 · Aliocha Iordanoff
Le texte qui ouvre ce site s’intitule « L’intelligence artificielle nous condamne à l’intelligence naturelle ». J’y ai pourtant employé deux mots sans les avoir regardés suffisamment, naturel et artificiel, et je m’aperçois qu’ils ne disent pas exactement ce que je leur faisais dire.
Beaucoup de discussions sur l’intelligence artificielle s’arrêtent sur son adjectif. Son caractère artificiel la rendrait inhumaine et la disqualifie donc.
Artifice et artisan
Artifice vient du latin artificium, formé sur ars, artis et sur facere. Ars est l’équivalent latin de tekhnê, le savoir-faire du charpentier comme celui du poète. Artificium veut dire ce qui est fait avec savoir-faire.
Nature vient du latin natura, formé sur nasci, naître. Natura est l’équivalent latin de phusis, formé sur phuein, pousser. Natura veut dire ce qui vient au monde de soi-même.
Artifice n’a aucune couleur défavorable en latin. Il la prend tardivement, en dérivant vers le factice et le trompeur, pendant que son frère de racine, artisan, reste une qualité qu’on affiche sur les devantures.
Les deux mots répondent à deux questions différentes. D’où vient le mouvement de cette chose, et par quelles mains est-elle passée.
Un nid d’oiseau est un artifice. Il est fabriqué brindille par brindille par un animal qui sait le faire, pour servir à quelque chose. Aucune brindille n’a poussé à cet endroit. L’oiseau fabrique un artefact, sans être un humain.
Une maison entièrement en bois et en paille est un artifice. Le bois vient d’un arbre, les poutres d’une scierie, l’assemblage d’un charpentier, et la maison ne pousse pas, ne se reproduit pas.
Une butte de permaculture est artificielle. On la trace, on la remplit de bois mort, on la couvre de compost et de paille, on l’oriente. Elle porte la marque d’une intention et d’une technique, souvent plus qu’un champ labouré. Elle passe pour naturelle à cause de l’intention morale qui la guide.
L’humain relève de la nature, comme l’oiseau. Il naît, il croît, il meurt, et il porte en lui le principe de son mouvement. Ce qu’il fabrique grâce à ses capacités est une production de la nature, au même titre que le nid.
Pour ce que les humains font ensemble, la ligne passe entre ce qui est institué et ce qui pousse. Une entreprise, un code civil, une association sont institués par une décision, à une date, par des personnes qu’on peut nommer. Une langue, des mœurs, une culture, la forme réelle d’une ville n’ont pas d’auteur. Personne n’a décidé que le français perdrait ses déclinaisons. Ces choses-là croissent et se transforment comme croissent les êtres vivants, et l’humain qui les porte reste dedans.
Ce qui distingue un être vivant d’un objet fabriqué
Cette différence entre ce qui pousse et ce qui est fabriqué a été formulée par Aristote au livre II de la Physique, et nous l’employons encore sans le savoir. Un gland contient de quoi devenir un chêne. Mis en terre, il pousse, et personne n’a besoin d’intervenir. Un lit ne contient rien de tel. Il vient des mains d’un menuisier et de l’idée que ce menuisier se faisait d’un lit.
Aristote en tire une règle. Certaines choses portent en elles la cause de leur transformation, d’autres la reçoivent du dehors. Il n’écrit pas que les premières valent mieux que les secondes, et de son point de vue, l’art achève ce que la nature laisse inachevé.
L’artisanat consiste donc à fabriquer des choses artificielles. L’établi, le rabot, le four du boulanger, la farine qu’il achète. Aucun de ces objets ne fait quoi que ce soit tout seul. Opposer à l’intelligence artificielle une manière de travailler dite artisanale revient à opposer des artifices à d’autres artifices, les plus lents aux plus rapides. Le geste de l’artisan a toujours eu un outil dans la main.
Les plus anciens outils de pierre connus ont 3,3 millions d’années. Ils viennent du site de Lomekwi, sur la rive ouest du lac Turkana, au Kenya, et leur datation est antérieure au genre Homo. La taille d’éclats tranchants apparaît vers 2,6 millions d’années, en Éthiopie et au Kenya. Fabriquer des outils est plus vieux que notre genre.
Comment l’artificiel est devenu le contraire du bien
La hiérarchie de valeur morale entre ce qui est naturel ou artificiel nous vient de Descartes.
Dans la sixième partie du Discours de la méthode, publié en 1637, Descartes annonce une philosophie pratique qui permettrait de « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ». L’humain s’y place à l’extérieur de ce qu’il manipule.
Dans la même phrase, Descartes écrit aussi que nous connaîtrions les corps qui nous entourent « aussi distinctement que nous connoissons les divers métiers de nos artisans », et se réjouit de « l’invention d’une infinité d’artifices ». Artisan et artifice y voisinent, tous deux au sens favorable. En 1637, le mot n’a pas encore servi à disqualifier quoi que ce soit.
En 1750, l’Académie de Dijon met au concours une question. Le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer les mœurs ? Jean-Jacques Rousseau répond que non, et son texte remporte le prix. Il y soutient que les progrès des sciences et des arts ont accompagné une corruption des mœurs, en prenant ses exemples dans l’Égypte, la Grèce et la Rome antiques.
Je ne dis pas qu’une époque bascule en 1750, car des pensées divergentes ont continué d’exister. Rousseau a été lu et discuté, et cette date fournit un repère, mais à partir de là, l’idée que la technique nous éloigne de ce que nous devrions être dispose d’une formulation célèbre et d’une discussion publique.
Ces deux idées participent d’une vision commune. Descartes place l’humain au-dessus de la nature, Rousseau l’invite à s’en rapprocher, et l’un comme l’autre supposent qu’il en soit sorti.
C’est le même raisonnement qui circule aujourd’hui lorsque j’entends des discours qui promeuvent un retour à la nature, à la naturalité, une critique de ce que fait l’humanité dans le monde au prétexte que cela nuit à la nature. Critiquer l’intelligence artificielle au nom de ce qui serait humain suppose qu’en l’humain nous pourrions distinguer ce qui est naturel et ce qui ne l’est pas. Dire que nous gagnerions à nous rapprocher de la nature suppose que nous en soyons sortis.
Je crois que nous sommes nature. Notre capacité à fabriquer est une production de la nature, comme le nid de l’oiseau et la toile de l’araignée.
Les deux sens du mot nature
Quand quelqu’un dit d’un produit ou d’un geste qu’il est plus naturel, il veut presque toujours dire qu’il est meilleur. John Stuart Mill a cherché à savoir si cette phrase peut vouloir dire quelque chose. Il y a consacré un essai, écrit entre 1850 et 1858 et publié après sa mort en 1874, dont il résume lui-même la conclusion. Le mot nature se comprend dans deux sens, et la règle « il faut suivre la nature » échoue dans l’un comme dans l’autre.
1 - Nature désigne l’ensemble de ce qui existe et de ce qui arrive, avec les lois universelles qui font que les choses se produisent. Personne ne peut sortir de cet ensemble ni désobéir à ces lois. Cette définition ne pose pas de jugement de bien ou de mal, puisque nul n’a le pouvoir de faire autrement. Mill ajoute une remarque qui nous concerne directement. La volonté qui conçoit, l’intelligence qui invente et la force musculaire qui exécute sont elles-mêmes des forces de la nature. Quand nous fabriquons, nous déplaçons des objets, et les forces naturelles font le reste.
2 - Nature désigne ce qui se passe quand les humains n’interviennent pas. Dans ce cas, la consigne de « suivre la nature » consiste à prendre pour modèle de notre conduite le cours des choses laissé à lui-même. Mill la juge immorale, car ce cours naturel des choses comprend les inondations, les famines, les épidémies et la mort de tout ce qui vit. L’imiter délibérément reviendrait à commettre ce que la nature fait sans intention mais que nous jugeons sévèrement au titre de la morale.
Dire d’une chose qu’elle est naturelle ne dit donc jamais qu’elle est bonne. Le mot naturel ne fournit aucune règle de conduite, ni au premier sens où il n’exclut rien, ni au second où il recommande le pire.
Ce que nous appelons naturel a presque toujours un auteur
Le blé tendre n’existe pas à l’état sauvage. Il est apparu il y a moins de dix mille ans, dans des champs cultivés, du croisement d’un amidonnier domestiqué avec une graminée sauvage. C’est une espèce d’origine entièrement humaine, née de notre agriculture et incapable d’exister sans elle. Le riz suit un chemin comparable dans la vallée du Yangzi. L’épi qui sert à représenter la nature nourricière est un objet fabriqué, artificiel.
Les blés dits anciens sont une leçon de vocabulaire. Les variétés de pays datent d’avant la fin du dix-neuvième siècle, les autres d’avant la Seconde Guerre mondiale. Des générations de paysans les ont triées, croisées et ressemées, ce qui est un travail de sélection délibéré. Le mot ancien fonctionne comme le mot naturel. Il désigne des artefacts dont nous avons oublié l’auteur.
Le castor construit un barrage et personne ne l’accuse de dénaturer la rivière. Si son barrage est naturel, pourquoi le barrage hydroélectrique ne l’est-il pas ? Répondre qu’il est humain suppose acquise l’idée que l’humain ne fait pas partie de la nature. Une idée toute cartésienne, et discutable.
Il n’y a presque rien, dans une forêt ou une campagne d’Europe, qui soit spontané. Les essences, les lisières, les clairières, le tracé des cours d’eau portent la trace de siècles de décisions humaines. Nous appelons nature un paysage fabriqué dont nous ne reconnaissons plus la main.
À quoi sert de dire qu’une chose est naturelle
Je voudrais proposer une hypothèse.
Ce partage entre naturel et artificiel résiste mal à l’examen et reste pourtant très répandu, ce qui laisse penser qu’il rend un service. Une chose naturelle n’engage la responsabilité de personne. Elle est là, et se passe de justification. Une chose artificielle a un auteur, donc une intention, donc une faute possible. Qualifier une chose de naturelle la soustrait à la délibération. La qualifier d’artificielle ouvre son procès.
Une tempête ou une éruption volcanique est naturelle. Elle casse, elle abîme, et personne ne lui fait de procès. Sa violence est acceptée parce qu’elle n’a pas d’auteur. Depuis que le rôle des activités humaines dans le dérèglement du climat est établi, des jugements moraux apparaissent sur des événements comme les sécheresses ou les inondations, mais toujours pas sur les volcans. Le changement vient du fait qu’on peut maintenant imputer à une responsabilité humaine collective l’ampleur de l’inondation. Le même événement a changé de statut sans changer de nature.
Le mot artificiel pose une présomption de culpabilité, le mot naturel une présomption d’innocence, avant que la discussion commence.
Ce que le mot artificielle empêche de discuter
Appliqué à l’intelligence artificielle, cet adjectif ne dit rien de ce que la chose fait, de ce qu’elle permet ni de ce qu’elle cause. Il la range du côté de ce dont les humains doivent se justifier, parce que le mot artificiel porte une charge morale négative.
Les questions sérieuses ne se règlent pas en qualifiant la chose d’artificielle. Combien d’électricité et d’eau ces systèmes consomment-ils, dans quels territoires, et au détriment de quels autres usages. Quels métiers transforment-ils, à quelle vitesse, et que deviennent les personnes qui les exercent. Qui décide de leur usage dans une organisation, et qui se contente d’entériner ce que d’autres ont décidé. Comment une société fonctionne-t-elle si le travail cesse de fournir à la majorité de quoi vivre financièrement. Les deux textes qui suivent celui-ci s’occupent de ces questions.
Et puisque nous en sommes aux définitions, prenons-en une autre. Est naturel ce qui évolue, se multiplie, consomme des ressources et rejette des déchets. Des systèmes d’IA capables de produire eux-mêmes leur version suivante sont annoncés pour les prochains mois, et un système qui engendre un système meilleur que lui porte en lui la cause de sa propre transformation. Nous avons devant nous une nouvelle question épistémologique ! Les IA vont-elles intégrer le règne du vivant ?
Ce qu’on retire de la discussion devient un dogme
Une intelligence artificielle est un artefact. Un marteau et un vélo en sont aussi, et personne ne leur attribue une valeur morale. Je suis convaincu que la discussion serait plus ouverte et plus intéressante si nous y entrions sans la disqualification que le sens courant attache au mot artifice.
Dire qu’une intelligence artificielle est un artefact ne dit rien de ses effets. Ces effets se mesurent, ils se discutent, ils se combattent quand ils le méritent, et je crois à la valeur d’une critique rigoureuse de ce que ces systèmes produisent dans les organisations, dans les métiers et dans les rapports entre les gens.
Rejeter en bloc l’intelligence artificielle au motif qu’elle est faite de main d’homme revient à décider avant d’avoir examiné la question qui se pose à nous. La critique y perd autant que la défense, parce qu’une critique qui n’examine pas se prive de ses meilleurs arguments. Un objet qu’on ne peut plus discuter devient un dogme, qu’on le vénère ou qu’on le maudisse, et un dogme dispense de penser.
Reste la question que je trouve la plus utile. Comment faire avec ce qui est là. Ces systèmes existent, ils sont dans les entreprises, dans les écoles et dans les téléphones. On peut en encadrer l’usage, le refuser à certains endroits, en exiger la transparence, en faire porter le coût à ceux qui les produisent, à ceux qui les utilisent. Chacune de ces décisions demande d’avoir regardé l’objet.
Le fantasme de retirer un artefact et retrouver le monde d’avant est un piège sans fin. Le monde d’avant en contenait déjà, qui avaient remplacé ceux du monde d’encore avant, lequel était, paraît-il, tellement mieux.
Ce que j’appelais l’intelligence naturelle, l’intuition, l’écoute, le courage de trancher, l’engagement dans une relation, n’a rien de parfaitement spontané. Personne ne naît avec. Cela se cultive, cela s’exerce, se développe, se rate et se reprend. C’est la part la plus travaillée de ce qu’un être humain possède. Ce que j’appelais naturel en nous est ce que nous avons de plus artisanal. C’est une bonne nouvelle, parce qu’un don ne se transmet pas, alors qu’un métier oui.
Rester adaptable
C’est une bonne nouvelle parce que cela nous donne une direction pour penser la métamorphose qui est à l’œuvre dans nos vies. La vitesse de cette mutation est plus rapide que toutes les précédentes. Avoir défini les mots que nous utilisons dans cette réflexion nous évite d’être piégés dans une pensée toute prête et duale. L’enjeu qui reste devant nous est un enjeu d’adaptation humaine.
Réfléchissons à la façon dont l’humanité s’adapte, et reste adaptable à ce qui vient. Mon pressentiment est que le monde qui vient connaîtra des changements plus grands que ceux que nous traversons aujourd’hui. Ce mouvement ne se stabilise nulle part, à mon avis. La suite de cette série d’articles, comme la marche des intelligences déjà tracée sur ce site, part de ce langage commun pour regarder comment nous nous adaptons (ou pas).